" Wen-you !"
La lumière de la cuisine à l'étage me paraissait pâle aujourd'hui. D'habitude il suffisait que je crie son nom, mon amie montrait aussitôt son nez à la fenêtre. Sachant que ses parents ne voulaient nous laisser sortir, j'avais trouver l'astuce d'un mensonge infaillible.
" Nous allons faire des devoirs ensemble chez moi. " Lui répétais-je.
Après une longue discussion, sa mère était toujours d'accord de nous laisser sortir. Puisque nous avions des bons résultats à l'école. Sa mère m'accordait la totale confiance. Bien sûr que nous en l'avions abusée. Le cinéma était tellement près que nous ne pouvions pas ignorer les sonneries du début d'une séance. A peine sortie de la maison, nous allions harceler le gardien du cinéma pour qu'il nous laisse entrer sans payer. De temps en temps ça marchait. Alors assises dans le noir, nous savourions un moment d'évasion. Nous étions heureuses toutes les deux. Même si c'était des films de propagande qu'on avait vue et revue...
C'était là ma maison aussi où j'avais passé quelques années de ma vie. L'immeuble était le même. Les briques rouges étaient devenues plus foncées à cause de la fumée de charbon. Ces 3 étages étaient remplis des familles ayant un ou deux enfants. Wen-you devait rester avec sa famille car elle avait un frère de moins que moi. Nous avions déménagé au Désert du Nord.
Je montais les escaliers en comptant systématiquement les neuf marches. Des grosses gouttes de sueur sur le front, mon chemisier jaune me collait à la peau. J'étais trempée.
" Wen-you ! "
" Wen-you ! "
Pas un bruit.
Une voisine sortit sa tête, surprise de me voir devant la porte.
" Tante Yang, où est Wen-you ? Pourquoi il n' y a personne ? "
" Tu ne sais pas ? Wen-you a disparu ! Ses parents la cherchent depuis hier soir ! "
" Non ! Personne ne m'a dit quoi que ce soit !"
Une angoisse me montait dans la poitrine, j'avais mal au cœur. Ne pouvant comprendre ce qui se passait, je laissais les explications de la voisine derrière moi. Je sortais l'immeuble en hurlant " Wen-you !" Dehors je ne voyais pas mon amie ni ses parents. Un pressentiment désagréable m'envahissait. J'avalais d'un coup la salive d'une amertume inoubliable. Et j'allais alerter mon père et ses camarades de l'atelier. Il fallait retrouver Wen-you au plus vite.
Heureusement l'usine était à deux pas. En un clin d'œil, je me présentais devant le minuscule bureau du gardien. Il me connaissait et prit son téléphone aussitôt.
Je croisais encore des gens du Désert en attendant mon père devant la porte de l'usine. Les gens descendaient du vélo pour saluer le gardien, une fois la porte passée ils remontaient immédiatement sur les vélos. . Certains commençaient à courir pour être à l'heure, d'autres prenaient le risque d'être punis à cause du retard. On dirait que le ciel pouvait tomber sur leurs têtes, de toute façon ils avaient l'air insensible d'une éventuelle punition. Les usines fonctionnaient comme l'armée. Les chefs ne rigolaient pas du tout avec des retardataires. Ils avaient le pouvoir de retenir une partie de leurs salaires. Et les noms de ces " incorruptibles " pourraient être affichés au tableau du grand portail de l'usine.
" Pourquoi t'es là ? Tu dois partir à la gare très tôt. " Criait fort mon père.
" Wen-you a disparu ! "
Elle connaissait pourtant mon heure du départ.
Les recherches n'avaient rien donné. Maintenant toute l'usine était au courant de cette disparition. J'avais décidé de ne pas partir sans les nouvelles de Wen-you. Mais au bout d'une semaine, mon école allait commencer les cours. Je devais prendre le train et abandonner cette attente interminable.
J'arrivais à Chongqing avec un cœur très, très lourd, comme s'il y avait un vide. Je n'étais pas du tout souriante et n'avais pas non plus l'envie de parler avec mes camarades de chambre. Personne ne savait que j'étais triste au plus profond de moi.
Début septembre il faisait encore très chaud à Chongqing. En moyenne 35°C à l'ombre. Cette ville était réputée à cause de la température assez élevée. Chongqing, Nanjing et Wuhanun étaient appelées les Trois Grands Fours de Chine. Je découvris alors un ciel plus haut qu'à Chengdu, des brumes du matin venant du Long Fleuve, une ville étendue mais sans vélo. Mon apprentissage de la langue française commençait avec un son qui m'amusait beaucoup. C'était " oui, oui, oui ". Trois voyelles en fermant la bouche, disait le professeur. Toute la classe trouvait que le Français était pour les timides, alors nous rions en disant que nous étions des timides de l'école !
Une autre chose intéressante pour tous les étudiants étaient la distribution des courriers. Moi aussi je guettais les nouvelles de Chengdu. Puis un jour, un camarade de classe m'avait tendu un télégramme en me fixant les yeux.
Une ligne d'environ 10 mots sautait dans mes yeux.
" Wen-you suicidée sur les rails de la Gare de l'Est le 20 août. " Signé papa.
Les larmes coulaient silencieusement sur mes joues. J'avais l'impression d'avoir plein de coton dans ma gorge. Je ne sentais pas la chaleur autour de moi. J'avais froid dans le dos. Saisie par une grande douleur en relisant ce télégramme, mes yeux étaient remplis de désespoirs. " Non ! C'est pas vrai ! " Wen-you, mon amie ! Comment toi, une fille de 17 ans, si rigolote, si belle et si gentille pouvait se coucher sur des rails de cette gare de marchandises ! Cette gare qui m'était si familière avec sa lumière bleutée. " Est-ce la dernière lueur dans tes yeux ? " ...
Milles questions superposaient les une sur les autres, mais personne ne pouvait me donner une réponse ! Je n'avais pas d'argent pour téléphoner à la poste ni le nécessaire pour acheter un billet de train. J'essayais de me retenir en saisissant ce petit bout de papier dans la main. En vain. L'émotion était si forte que je ne pouvais ouvrir ma bouche. D'ailleurs personne n'était capable de partager avec moi cette nouvelle si cruelle.
Personne à Chongqing ne connaissait Wen-you. Et personne ne pouvait m'expliquer la mort de mon amie d'enfance. Pourtant nous étions prêtes à grandir et avions soif de vivre et de connaissance.
Nous sommes en 2006. La canicule est bien présente partout en France. Loin de mon pays j'ai écrit ces lignes à la mémoire d'une chère amie disparue il y a 26 ans.
Je n'ai pas de photo de Wen-you. Juste une des deux photos de mon enfance (moi et ma petite sœur) devant la boutique de photo du Desert du Nord.

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