Le soleil est accroché solidement dans le ciel sans l’intention de bouger. Il lève son menton et scrute religieusement l’horizon en direction du nord. La main droite posée devant les yeux, il ne voit guerre des nuages noirs. Le ciel est blanchâtre et le soleil n’est pas franc.
Pas un brin de vent à 6H du matin. Il pense que son apprenti et lui auront du mal à respirer dans l'atelier de peinture.
« Sale temps ! » murmure-t-il.
Le temps est de plus en plus lourd en ce mois de juillet. Le taux de l’humidité est tellement élevé qu’on a l’impression de ne pas pouvoir sortir d'un sauna. Au loin il aperçoit des silhouettes familiers des villageois. Par deux ou trois, ils se lèvent et restent un petit moment bavarder sur les toits de maison en argile. Par temps de grosse chaleur, ses voisins préfèrent dormir sur le toit avec une simple natte de paille. Lui n’aime pas dormir hors de son lit. Autrefois sa mère lui répétait que l’humidité pourrait pénétrer dans le corps et qu’il serait difficile de s’en débarrasser plus tard.
« Les riches ne dorment jamais sur leurs toits. » aimait dire sa mère.
Entre midi et deux lors des discussions entre collègues, il prête ses oreilles en écoutant attentivement les récits des uns et des autres qu'ils n'hésitent pas à vanter les bienfaits de la climatisation. Qui a inventé ces machines moches qui crachent de l'air chaud dehors ? Il reste, dans ce cas-là, silencieux, l’air désintéressé.
Il a plu un peu la nuit dernière. Les quelques gouttes ont ajouté encore plus de vapeur à la terre bien assoiffée. Nous sommes dans le nord où le climat est sec normalement. On dirait que tout est déréglé maintenant. C'est comme s'il vit désormais dans le sud. La télé dit qu’il fait très chaud et sec dans le nord et des inondations dévastatrices ont lieu en ce moment dans des provinces du sud. Il est d’accord, pour une fois, avec les dits de la présentatrice de la télé centrale. D’habitude il contredit haut et fort tout ce qu’elle raconte. Il déteste ses voix monotone et coiffure inchangée depuis qu'il a eu sa télé en noir et blanc. Il avait le droit de regarder les infos une fois par semaine pendant les 6 ans de séjour en prison. Ce visage rond de la présentatrice lui est familier. Lui et ses codétenus la regardaient ensemble dans le silence total. Elle lui rappelle la prison.
Comme un rituel respecté, la famille se met à table à 19H00. Les repas du soir sont maigres. Des plats de légumes sautés, pains cuits à la vapeur et une bouteille d'alcool de la production locale. Il ne buvait pas auparavant, mais l'alcool est devenu son compagnon inséparable depuis le tour à la prison. Chaque soir il suffit qu'il entende des bons chiffres économiques par ci par là, les énoncées des noms des dirigeants qui voyagent à l'étranger, des commentaires fades d’images de catastrophes en Chine ou ailleurs… alors il devient tout rouge. Sa gorge éjecte alors avec une force inouïe des mots d'insulte. Ses phrases sont courtes et répétées maintes et maintes fois. Femme et enfants se taisent dans ce cas-là. On devine qu’il n’est pas heureux en voyant l’injustice ou des sourires hypocrites du petit écran. On le laisse tranquille en attendant le calme. A chaque fois sa femme tire sa manche pour qu’il baisse un peu le ton. Ce n’est pas du tout efficace car l’homme lève le ton encore plus haut juste après.
Il est saoul tous les soirs avant d’aller au lit. Sa femme se couche très tôt et se lève vers 4 H du matin pour vendre des légumes salés au marché. Il l’aide de temps en temps pour préparer ces légumes salés dans des jarres en terre. Il aime la douceur de sa femme sans jamais lui dire. Son regard posé sur elle exprime la tendresse et un sentiment caché de culpabilité. Cette femme souriante mais écrasée par la vie est la sienne. Elle mérite une meilleure vie comme tant d'autres femmes. Et qu'en pense-t-elle ? " Je suis ta femme. Et tu as raison de toute façon ". Elle aime cet homme droit et honnête.
Depuis il est sorti de prison, elle remarque qu’il supporte de moins en moins des mensonges, même ceux de la télé.
La saison de pluie tarde à venir cette année. Il a planté des maïs avec l'aide de ses 2 filles qui sont encore au collège. Au mois de juin presque tous ses collègues ont d’abord récolté le blé puis planté des maïs dans les champs. Les céréales ne rapportent pas beaucoup mais les vente restent correctes. Lui et ses collègues sont paysans et ouvriers à la fois. Vivant à la campagne, ils travaillent à la terre après le boulot de l’usine.
On n’abandonne pas la terre sous aucun prétexte. C'est une assurance.
Pas de dimanche, pas de repos, pas de congés.
L’homme se contente de nourrir sa famille et d’envoyer ses filles à l’école. Il leur doit 6 longues années d'absence et veut réparer maintenant.
Il adore son travail puisqu’il est le meilleur peintre dans cette usine de bétonnière. Ce boulot lui rapporte un peu plus d’argent que le travail de montage ou de soudure. La plupart des jeunes ouvriers ne veulent pas ce travail polluant par crainte d'être stériles.
« Je vais pas faire d’autres enfants à ma femme. Mes 2 filles me suffisent ! «
L’état a assoupli la politique d'« enfant unique « en permettant aux paysans d’avoir une seconde chance si leur premier enfant est une fille.
Voilà comment il a décroché un boulot que personne ne veut. Il y a 3 mois.

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