Le Désert du Nord s'était réveillé.
En face de mon immeuble, des eucalyptus dressaient leur dos comme s'ils faisaient de la gymnastique douce matinale. Par des petits groupes de trois, quatre personnes, les gens sortaient de leurs portes et commençaient à courir le long de la route. Dans la brume certains balançaient simplement leurs membres du corps, d'autres avaient des sabres ou des épées à la main. Les haut-parleurs étaient accrochés sur ces jeunes arbres à côté des lampadaires. Il y avait assez de pluie à Chengdu. Par soucis d'économie, l'usine avait planté des eucalyptus partout. Ils servaient de séparation avec l'usine voisine. Il n'y avait que les fumée noires de l'usine qui dépassaient ces plantations. Un petit muret était construit en guise de marquage.
Du haut de mon 5 ème étage, j'observais les gestes et faits de mes joyeux voisins. Les haut-parleurs diffusaient " l'Orient Rouge " tous les matins. 365 jours par an. Pour la gloire du président MAO, ces haut-parleurs avaient continué à diffuser cette chanson après sa mort en 1976. J'étais persuadée que j'avais grandi avec cette mélodie. Elle faisait partie de ma vie. Quand je n'étais pas malade, je courais aussi avec mes voisins. Malheureusement les moments étaient rares, trop rares.
Après cette chanson, quelques informations du pays et du Tiers Monde. La voix monotone du présentateur résonnait dans le ciel sans se soucier des ouvriers ayant travaillé toute la nuit. On annonçait de bonnes nouvelles : la meilleure récolte de riz ici et là ; la Chine produisait suffisamment de pétrole etc. Papa avait l'habitude d'allumer la radio pendant que maman préparait une soupe de riz pour le petit déjeuner. Il surveillait tous les jours les informations de la Radio Centrale. Spécialement aux énoncés de la listes changeante des dirigeants du gouvernement. Je ne prêtais pas du tout attention à ce genre d'information. D'une part je ne les connaissais pas, d'autre part je ne voulais pas savoir l'importance des politiques, s'ils étaient au premier ou 2 ème rang derrière le Premier ministre.
J'enfilais une robe et courais en direction de Wen-you.
Je savais qu'elle était triste même qu'elle envisageait de repasser le concours l'année suivante. Une immense pression s'abattait sur ses épaules. Les parents, les professeurs et les voisins voulaient la consoler. Mais la perspective du travail à l'usine l'effrayait terriblement. Elle avait perdu son beau sourire.
Un sourire que je n'avais pas vu lorsqu'elle m'avait offert cet album photo hier.
Je me sentais coupable d'un coup. J'étais emportée par la joie en recevant la précieuse lettre de mon école. J'allais laisser la ville de Chengdu sans me rendre compte de la tristesse de Wen-you. C'est vrai que nous avions évoqué maintes fois de faire des études ensemble. Jamais un échec. Mon amie était une élève brillante et sérieuse. Il lui manquait 5 points sur le barème de 310. Le seuil d'être recrutée par une grande école. Cette année-là je faisais partie de ces 2% de jeunes garçons et filles chinois.
Wen-you allait se relever. J'en étais sûre.




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